« Nous autres, civilisations , nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous sentons qu'une civilisation a la même fragilité qu'une vie.

Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d'empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies avec leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critique et les critiques de leurs critiques.

Paul Valéry . La crise de l'esprit 1919

 

Cent ans après, l'esprit est toujours en crise. Les intellectuels rivalisent d'ingéniosité pour s'exonérer de prises de positions qui risqueraient de détourner emplois, lecteurs et prébendes. Il s'agit aujourd'hui de ne fâcher personne.

Pour dénier le choc des civilisations nos bons pensants n'écrivent le mot qu'au singulier en prétendant qu'il n'est qu'une civilisation qui serait le réceptacle naturel de toutes les pratiques humaines. La barbarie et les valeurs morales sont censées y vivre en une harmonie universelle et éternelle.

C'est une manie de ces bonnes âmes et de l'intelligentzia de vouloir effacer les différences pour n'avoir pas à prendre position dans les querelles entre individus et groupes d'individus.

C'est ainsi qu'au cours des âges, l'homme a appris qu'une âme en vaut une autre, qu'une intelligence en vaut une autre, qu'une opinion en vaut une autre, qu'une voix en vaut une autre, qu'une ethnie en vaut une autre... Et pour ne pas faire de jaloux, on nous martèle le crâne pour pour y faire pénétrer l'idée selon laquelle il n'y a qu'une seule civilisation. Dans cette tranquillisante continuité, on nous apprendra bientôt qu'un patrimoine génétique en vaut un autre. En attendant, chacun doit se satisfaire du sien et admettre qu'il n'y a égalité des chances ni dans le coup de dés génétique initial, ni dans la loterie de la vie.

Comme disait Jean Yanne en son ironique, débonnaire et prophétique méchanceté :« Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. »

C'est une idée empreinte de quelque suffisance de jeter aux orties de l'histoire tout le savoir accumulé sur les civilisations anciennes. Et ce n'est pas très charitable pour les générations futures de vouloir faire oublier ce que des doctrinaires inventeurs de civilisations nouvelles ont fait endurer à des êtres humains par leurs expérimentations sociétales.

Il est singulier de constater que les intellectuels s'ingénient à diluer les singularités dans la masse alors que dans le même temps une part croissante des peuples serait plutôt en recherche d'identité.

Quand je reviens en mon Gévaudan natal je suis saisi par le sentiment d'appartenir quelque peu à la civilisation celtique. Je le dois aux immensités des espaces, au nombre des mégalithes, à la nourriture de caractère, aux instruments de musique et à leurs tonalités aigres-douces .

Je suis un adepte de ce que j'appelle la civilisation de la cabrette, instrument de musique à vent muni d'un réservoir en peau de chèvre qui s'y fait entendre depuis la nuit des temps.

On le trouve sous nos longitudes, du sud de la France des causses, jusqu'au au nord de l'écosse, en passant par la Bretagne. Il y prend l'appellation de cabrette, de biniou, de cornemuse, de bag pipe.

Je n'ignore pas que cet instrument est très répandu dans le monde sous des noms très divers et des variantes technologiques relatives au dispositif de gonflage.

La cornemuse est universelle mais chaque civilisation est attachée à la sienne comme à ses fromages. Nulle synthèse ne peut omettre une variante ou une appellation, sans que le simplificateur ou l'unificateur prenne le risque de provoquer quelque casus belli.

Allez expliquer aux Bretons que leur civilisation ne fait qu'une avec celle de la Mongolie et que leurs fêtes Gaéliques ne ressortissent pas de leur civilisation celtisante. Et allez expliquer au citoyen du monde qu'il est un Breton comme un autre.

Il semble que la civilisation unique soit l'invention d'un historien fatigué par les tragédies de l'Histoire.

Gloire aux Celtes mes aïeux ! Et à chacun les ancêtres qu'il veut !

Civil soit, qui bien y pense.Préparé pour le choc des civilisations. Bien droit dans ses sabots.

 

Pierre Auguste

Le 13 février 2019